Jésus, Jacques et le joug des mitsvoth [2]

Le mois dernier, nous avons étudié l’histoire de Jacques, le frère de Jésus, sous l’angle du naziréat. Accédant au rang de premier chef de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem, il devient de fait le premier évêque de Jérusalem. En tant que tel, il va être confronté à un problème crucial: le respect ou non des mitsvoth, problème qui va être à l’origine de la grande scission entre les Judéo-chrétiens et les Chrétiens d’origine païenne.

 

L’opposition à Paul: le Concile de Jérusalem

 

Après la mort de Jésus, de nombreuses dissensions commencent à poindre au sein du groupe de ses apôtres et disciples. Dès le début, la controverse s’établit entre les pays de la Dispersion, d’un côté, et Jérusalem-Israël-Juda, de l’autre, autour de la question des mitsvoth, des préceptes divins à respecter par les Païens (Goyim) qui croient en Dieu à travers les miracles et les paraboles de Jésus. Ainsi, des Judéens, des Pharisiens entendent amener les Gentils à se faire circoncire (Ac 15, 1; 5),  mais Paul et son disciple Barnabé s’y opposent. Pour trancher la question, l’on fait appel aux apôtres et aux Anciens siégeant à Jérusalem (Ac 15, 2).

Après maintes discussions, Jacques, le frère de Jésus, alors chef de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem, très active et vivante (Ac. 21, 20), tranche en expliquant, en un mot, que les Goyim, les Païens se doivent de respecter au moins les «sept commandements de Noé» («Lois Noa’hides» Ac 15, 20; 28-29; 21, 25), selon la position classique de la tradition hébraïque. Plus tard, en retournant prêcher auprès des Païens, Pierre et Paul suppriment sans ambages l’observance des commandements de Moïse tant pour les Gentils que pour les Juifs (Ac. 21, 21;27-28), sans plus faire référence aux «sept commandements de Noé».

 

La position de Paul

En effet, Paul soutient la thèse de l’intériorisation de la Parole de Dieu au point de ne plus avoir besoin de loi extérieure. Pour Paul (Rom. 4, 9-25), Abraham croit en l’Eternel: sa foi seule suffit. Elle est essentielle. Sa foi parfaite lui vaut d’être:

«וְהָיִיתָ, לְאַב הֲמוֹן גּוֹיִם» (בראשית י”ז, ד’);

«…père d’une multitude de nations» (Gen. 17, 4). Les commandements deviennent inutiles puisqu’ils ne suffisent pas à justifier le croyant:

«Que dirons-nous donc qu’Abraham notre père a trouvé selon la chair? Certes, si Abraham a été justifié par les œuvres, il a de quoi se glorifier, mais non pas envers Dieu. Car que dit l’Ecriture? qu’Abraham a cru à Dieu, et que cela lui a été imputé à justice.

«וְהֶאֱמִן, בַּיהוָה; וַיַּחְשְׁבֶהָ לּוֹ, צְדָקָה» (בראשית ט”ו, ו’).

«Abraham crut en l’Eternel, et cela lui fut compté comme justice» (Gn. 15, 6),

«Or à celui qui fait les œuvres, le salaire ne lui est pas imputé comme une grâce, mais comme une chose due. Mais à celui qui ne fait pas les œuvres, mais qui croit en celui qui justifie le méchant, sa foi lui est imputée à justice. Comme aussi David exprime la béatitude de l’homme à qui Dieu impute la justice sans les œuvres, [en disant] : Bienheureux sont ceux à qui les iniquités sont pardonnées, et dont les péchés sont couverts. Bienheureux est l’homme à qui le Seigneur n’aura point imputé [son] péché:

«אַשְׁרֵי אָדָם–לֹא יַחְשֹׁב יְהוָה לוֹ עָו‍ֹן » (תהילים ל”ב, ב’);

«Heureux l’homme à qui l’Eternel n’impute pas d’iniquité» (Ps. 32, 2).

«Cette déclaration donc de la béatitude, est-elle [seulement] pour la Circoncision, ou aussi pour le Prépuce? Car nous disons que la foi a été imputée à Abraham à justice. Comment donc lui a-t-elle été imputée? A-ce été lorsqu’il était déjà circoncis, ou lorsqu’il était encore dans le prépuce? Ce n’a point été dans la Circoncision, mais dans le prépuce. Puis il reçut le signe de la Circoncision pour un sceau de la justice de la foi, laquelle [il avait reçue étant] dans le prépuce, afin qu’il fût le père de tous ceux qui croient [étant] dans le prépuce, et que la justice leur fût aussi imputée. Et [qu'il fût aussi] le père de la Circoncision, [c'est-à-dire], de ceux qui ne sont pas seulement de la Circoncision, mais qui aussi suivent les traces de la foi de notre père Abraham, laquelle [il a eue] dans le prépuce. Car la promesse d’être héritier du monde, n’a pas été faite à Abraham, ou à sa semence, par la Loi, mais par la justice de la foi. Or si ceux qui sont de la Loi sont héritiers, la foi est anéantie, et la promesse est abolie : Vu que la Loi produit la colère; car où il n’y a point de Loi, il n’y a point aussi de transgression. C’est donc par la foi, afin que ce soit par la grâce, [et] afin que la promesse soit assurée à toute la semence; non seulement à celle qui est de la Loi, mais aussi à celle qui est de la foi d’Abraham, qui est le père de nous tous.» (Rm. 4, 1-16).

Les mitsvoth, les commandements, sans la foi, n’ont aucune valeur. La foi est une valeur supérieure même à la Thorah (Bible) et aux commandements (mitsvoth): «Il n’y a plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. La loi de l’Esprit… t’a affranchi de la Loi du péché et de la mort. De fait, chose impossible à la Loi, impuissante du fait de la chair, Dieu, en envoyant son propre fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché,  condamne le péché dans la chair, afin que le précepte de la Loi fût accompli en nous dont la conduite n’obéit pas à la chair mais à l’Esprit.» (Rm. 8, 1-9).

Nous assistons à l’étape embryonnaire de ce qui conduira plus tard à la séparation artificielle entre l’esprit et la chair, puis entre la synagogue «selon la chair» et l’église «selon l’Esprit». Or, s’il n’est plus prescrit d’observer la Loi de Moïse (circoncision, casherout…), il reste la loi naturelle transmise par les Dix Paroles: ne pas tuer, ne pas voler…

Prochainement, nous verrons la position de Jacques, le frère de Jésus, qui reste, elle, plus proche de l’interprétation hébraïque traditionnelle.

 

Le Concile de Jérusalem

 

Haïm Ouizemann

Haimo@eteachergroup.com

 

4 Responses to Jésus, Jacques et le joug des mitsvoth [2]

  1. cathou says:

    FOI: “avoir confiance”.
    Oui, la foi se différencie des rites et des commandements.
    Elle est portée intérieurement, parfois de manière confuse. On ne sait pas toujours expliquer pourquoi nous avons confiance en Dieu, confiance dans les autres..c’est assez instinctif.
    La foi a cette particularité d’être commune à tous les humains, même les plus païens: N’importe quel être humain a foi en la vie, tout simplement, par obligation, parce que nous sommes des vivants.
    Les commandements, les enseignements bibliques sont des chemins nous indiquant comment travailler intérieurement pour mieux nous connaître nous individuellement, et par rapport aux autres: nos frères. On peut les méconnaître totalement et avoir une foi invincible.
    Dans l’absolu, Paul a raison: l’humain devrait pouvoir se passer de loi extérieure, de commandements…
    La réalité humaine est plus complexe. La perfection n’étant pas accessible dans sa totalité pour l’humain, des supports sont indispensables pour nous le rappeler.

    La “cassure” qui apparaît très fortement après Jésus, chez ses disciples, nous démontre que le peuple d’Israël du temps de Jésus a plusieurs opinions différentes sur un récit biblique unique. Ce qui est tout à fait normal… Ainsi sont les textes fondateurs: très puissants, adaptés à plusieurs degrés de lecture (compréhension).

    Il faut aussi prendre en considération que la Bible est à la fois un chemin vers le monothéisme, vers Dieu, une connaissance philosophique des capacités spirituelles humaines, mais aussi l’histoire d’un peuple .
    Il est naturel qu’une scission apparaisse sur la loi de Moïse.
    Les 10 commandements sont universels, parce qu’indispensables à une éthique tant individuelle que de société.
    En tant que catholique, même si les enseignements du Lévitique sont intéressants, pour moi ils appartiennent à l’histoire juive. Il est normal que le christianisme prenne sa propre voie, sur sa propre histoire grecque, romaine.

  2. cathou says:

    J’ai envie d’ajouter que la division qui se crée, naturellement.. Laissant le judaïsme évoluer au fil des temps selon les principes bibliques, et le christianisme faisant sa propre évolution, doit être une source de richesse réciproque et non une source de division.

    • Haïm says:

      Cathou shalom,
      Je ne puis qu’adherer a ta vision. Notre role aujourd’hui consiste a encourager le dialogue entre nos deux communautes a travers l’etude biblique. Dieu, je prefere dire Sa Parole, doit reunir et non diviser les hommes. Nos differences ne doivent en aucun cas constituer un obstacle. Bien au contraire, celles-ci doivent nous permettrent de mieux nous rapprocher afin de mieux nous connaitre. Le temps est venu de briser les prejuges d’antan. Cette idee de rapprochement fut d’ailleurs promue par Vatican II et semble etre reprise aujourd’hui par le nouveau Pape Francois. Je t’invite a lire la troisieme partie de l’analyse portant sur le joug des mitsvot. Elle porte sur la position de Jacques, le frere de Jesus.
      Merci a toi,
      Haim

      • cathou says:

        Je vais aller lire cette partie 3 avec grand plaisir, si l’orage m’en laisse le temps aujourd’hui.
        Oui Haïm, c’est pourquoi je pense combien il est primordial de mettre en avant tout ce qui nous rapproche, tout ce qui est semblable, dans toutes les religions.
        Les différences étant toujours plus difficiles à comprendre, puis à accepter. Evidemment ce sont nos différences qui nous enrichissent, mais avoir l’absolue certitude que nous sommes tous frères, que nous pouvons nous réunir, refuser la division, est à la portée de tous.

        La vidéo parle de l’importance du repas, il est important de souligner que:: un hôte qui offre volontairement du porc par exemple à un juif ou un musulman, est un acte d’humiliation voulue non tolérable.
        Par contre l’hôte qui va offrir ce qu’il a, du fond du coeur, ignorant les rites de son invité, le repas sera plein de joie et d’amour quelque soient les plats servis.
        Au fond c’est LE message de Jésus: La loi donnée par Moïse ne peut pas, et ne doit pas être remise en question: elle fait partie de l’identité de l’Israélite; mais lorsqu’il s’agit d’amour, de partage, de paix, de foi: au fond elle n’a plus que peu d’importance.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>