Jésus, la Parabole du figuier et la Renaissance d’Israël

Cet article est publié en mémoire de l’œuvre de précurseur accomplie par Claude Tresmontant et Jean Carmignac. Ils ont cherché passionnément le substrat hébraïque du texte évangélique.

«Que les Evangiles de Matthieu, de Marc et de Luc, dans leur texte grec, soient des traductions faites à partir de textes hébreux antérieurs, c’est donc une évidence pour qui a pris l’habitude de lire la Bible en hébreu. A chaque pas, dans sa lecture des Evangiles grecs, il reconnaît les expressions hébraïques auxquelles il est habitué par la lecture des livres hébreux…»[1].

Jésus, pour illustrer ses prédictions sur la fin des temps, recourt à la parabole du figuier:

«Or du figuier apprenez cette parabole: Quand ses branches sont déjà en sève, et qu’il pousse des feuilles, vous connaissez que l’été est proche. De même quand vous verrez toutes ces choses, sachez que [le Fils de l'homme] est proche, et qu’il est à la porte. En vérité je vous dis, que cette génération ne passera point, que toutes ces choses ne soient arrivées»[2].

A présent, nous allons tenter de décrypter les hébraïsmes de cette Parabole afin d’en déceler le sens profond.

La figue, fruit du figuier, comme l’arbre, se dit en hébreu: «תְאֵנָה» («té’énah»). La racine de ce mot (א.ו.ן) révèle pourquoi Adam et Eve, après avoir écouté la voix du serpent, eurent honte et se cachèrent avec l’aide des feuilles du figuier: cette racine a pour signification: «force, puissance». Cette force et cette puissance peuvent être utilisées à des fins de procréation. Adam et Eve pour ne point avoir maîtrisé cette puissance ont  été chassés du Jardin d’Eden. Jacob qualifie Ruben, son premier-né, de «רֵאשִׁית אוֹנִי», « les prémices de ma vigueur (sexuelle)» (Gen. 49, 3). Un apax biblique emploie le mot: תַּאֲנָה («ta-anah», de même racine) dans ce sens (Jer. 2, 24), montrant bien la similitude des deux termes.

Or, il est possible que Jésus ait employé un deuxième mot hébraïque pour désigner les fruits du figuier: le mot «קַיִץ» (kayits). Alors, il aurait fait un triple jeu de mots hébreux typique.

En effet, la racine hébraïque  ק.י.ץest poly-sémantique: trois sens apparaissent dans le TaNa’KH:

  • Le fruit de la figue:

«מָאתַיִם לֶחֶם וּמֵאָה צִמּוּקִים וּמֵאָה קַיִץ וְנֵבֶל יָיִן» (שמואל ב’, ט”ז, א’);

«…deux cents pains, cent gâteaux de raisins secs, cent gâteaux de figues et une outre de vin.» (II Sam. 16, 1).

  • L’été (saison brûlante)  («קַיִץ»)      (kayits):

«אֹגֵר בַּקַּיִץ בֵּן מַשְׂכִּיל» (משלי י’, ה’)

«Celui qui amasse des provisions en été est un homme intelligent» (Prov. 10, 5).

  •  S’éveiller      («הֵקִיץ»), de la racine  ק.י.ץ.:

«עַל-זֹאת, הֱקִיצֹתִי וָאֶרְאֶה; וּשְׁנָתִי, עָרְבָה לִּי» (ירמיה ל”א, כ”ה).

 «Là-dessus [ainsi s'exprime le Prophète], je m’éveillai et j’ouvris les yeux. Bien doux avait été mon sommeil.» (Jérémie 31, 25).

Mais aussi:

  • La fin («קֵץ»)

«קֵץ בָּא, בָּא הַקֵּץ, הֵקִיץ אֵלָיִךְ; הִנֵּה, בָּאָה» (יחזקאל ז’, ו’).

«La fin est venue, elle est venue la fin, elle s’est éveillée contre toi, voilà qu’elle est venue!» (Ez. 7, 6).

Ainsi, les paroles de Jésus sont à double tranchant: « Or du figuier («קַיִץ») apprenez cette parabole: Quand ses branches sont déjà en sève, et qu’il pousse des feuilles, vous connaissez que l’été («קַיִץ») est proche»: c’est la saison d’été («קַיִץ»). C’est aussi «la fin» («קֵץ»): «la fin (brutale) («קֵץ») est proche».

Il semble pourtant que Jésus, en insistant sur les branches tendres, ait voulu signifier le temps de l’été, où les fruits du figuier («קַיִץ») mûrissent: il s’agit donc d’une parabole sur la «גְּאֻלָּה», («gueoulah, rédemption»).

En d’autres termes, la parabole du figuier annonce la délivrance d’Israël: son retour à Sion et l’abondance matérielle grâce à l’avènement d’une ère de paix.

 

Cette interprétation eschatologique hébraïque semble confortée par la source évangélique précédant la Parabole du figuier:

«Et il enverra ses anges avec une trompette sonore, pour rassembler ses élus des quatre vents, des extrémités des cieux à leurs extrémités.»[3]

Ce texte de l’Evangile s’inspire directement de la prophétie d’Isaïe (27,12-13):

«וְאַתֶּם תְּלֻקְּטוּ לְאַחַד אֶחָד בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְהָיָה בַּיּוֹם הַהוּא  יִתָּקַע בְּשׁוֹפָר גָּדוֹל וּבָאוּ הָאֹבְדִים בְּאֶרֶץ אַשּׁוּר וְהַנִּדָּחִים בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם וְהִשְׁתַּחֲווּ לַיהוָה בְּהַר הַקֹּדֶשׁ בִּירוּשָׁלִָם» (ישעיה כ”ז, י”ב-י”ג).

«Mais vous, enfants d’Israël, vous serez recueillis un à un.  En ce jour résonnera la grande trompette (Grand Shofar); alors arriveront ceux qui étaient perdus dans le pays d’Achour, relégués dans la terre d’Egypte, et ils se prosterneront devant l’Eternel, sur la montagne sainte, à Jérusalem.» (Isaïe 27, 12-13).

Cette prophétie est intégrée au cœur du rituel liturgique synagogal (10e bénédiction de la Prière de l’Amidah lue trois fois par jour).

«תְקַ‏ע בְשׁוֹ‏פָ‏ר גָ‏דוֹ‏ל לְחֵרוּ‏תֵנוּ‏ וְשָׂ‏א נֵס לְקָ‏בֵץ גָ‏לֻיוֹ‏תֵינוּ‏ וְקַ‏בּ‏צֵנוּ‏ יַ‏חַ‏ד מְהֵרָ‏ה מֵאַ‏רְבַ‏ע כַ‏נְפוֹ‏ת הָ‏אָ‏רֶ‏ץ לְאַ‏רְצֵנוּ‏»

«Sonne de la grande trompette pour notre liberté et brandis le drapeau du rassemblement des exilés. Réunis-nous ensemble dans notre Pays rapidement, [venant] des quatres points cardinaux».

Cette libération des Fils d’Israël et de leur Retour à Sion marque le prélude de la Rédemption universelle:

«כָּל יֹשְׁבֵי תֵבֵל, וְשֹׁכְנֵי אָרֶץ כִּנְשֹׂא-נֵס הָרִים תִּרְאוּ וְכִתְקֹעַ שׁוֹפָר תִּשְׁמָעוּ» (ישעיה י”ח, ג’).

«Vous tous qui habitez le globe et qui peuplez la terre, quand la bannière se dressera sur les montagnes, regardez; quand sonnera la trompette, écoutez!» (Isaïe 18, 3)

 

 

Haïm Ouizemann

Haimo@eteachergroup.com

 

 

 


[1] (Claude Tresmontant, «Le Christ hébreu» éd. O.E.I.L. Paris 1983, p. 36-37).

[2] (Mt. 24, 32-34, Marc 13, 28-32; Luc 21, 29-33).