Le Demi-sicle (ma’hatsit hashekel), égalité et unité d’Israël

Lors de la Traversée du Désert, Dieu ordonne aux Fils d’Israël, par la voix de son Prophète Moïse, de faire don d’un demi-sicle [1] au Tabernacle.

«זֶה יִתְּנוּ כָּל הָעֹבֵר עַל הַפְּקֻדִים מַחֲצִית הַשֶּׁקֶל בְּשֶׁקֶל הַקֹּדֶשׁ… מַחֲצִית הַשֶּׁקֶל תְּרוּמָה לַיהוָה» (שמות ל’, י”ג).

«Ce tribut, présenté par tous ceux qui seront compris dans le dénombrement, sera d’un demi-sicle, selon le poids en cours dans le sanctuaire; … le demi-sicle sera l’offrande réservée au Seigneur» (Ex. 30, 13).

Ce demi-sicle doit être remis dès le 1er Adar (douzième mois du calendrier hébraïque correspondant au mois lunaire de février-mars) car il précède l’édification et l’inauguration du Tabernacle qui eut lieu au mois de Nissan. Le demi-sicle a cours depuis la construction du mishkan (Tabernacle du Désert) jusqu’à l’époque du Premier et second Temple:

Comme tous les Juifs de leur temps, Jésus et son disciple Pierre ont payé le demi-sicle: «Et lorsqu’ils furent venus à Capharnaüm, les receveurs des didrachmes vinrent à Pierre, et dirent: Votre maître ne paye-t-il pas les didrachmes[2]? Il dit: Oui». (Mt. 17, 24-25).

Le demi-sicle constitue une offrande réservée au Seigneur: תְּרוּמָה (Teroumah). Ce terme, construit à partir de la racine .ר.ו.מ. signifie à la fois «élever», «offrir devant Dieu»; «faire don» (Lev. 22, 15); «prélever» un bien du domaine profane et le consacrer à la sphère sainte (Ex. 32, 24). Les Hébreux ont ainsi «fait don» de tout le matériel nécessaire à la construction du Mishkan (Tabernacle du Désert) et de ses ustensiles (Ex. 25, 2-7). L’Hébreu, en prélevant une part matérielle pour la consacrer, s’élève lui-même. Effectivement, ce qu’il consacre lui permet d’exprimer sa volonté de s’élever lui-même. Ainsi, le monde profane matériel est transcendé, sanctifié.

1- Unité d’Israël: Dénombrement des Fils d’Israël

«כִּי תִשָּׂא אֶת רֹאשׁ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לִפְקֻדֵיהֶם, וְנָתְנוּ אִישׁ כֹּפֶר נַפְשׁוֹ לַיהוָה, בִּפְקֹד אֹתָם; וְלֹא-יִהְיֶה בָהֶם נֶגֶף, בִּפְקֹד אֹתָם» (שמות ל’, י”ב)

«Quand tu feras le dénombrement général des enfants d’Israël, chacun d’eux paiera au Seigneur le rachat de sa personne lors du dénombrement, afin qu’il n’y ait point de mortalité parmi eux à cause de cette opération» (Ex. 30, 12).

«כִּי תִשָּׂא» (Ki Tissa) signifie littéralement «relever» chacun des Hébreux.

Faire le recensement des Hébreux,  les compter (סָפַר en hébreu Safar) par tête, revient à limiter leur nombre, à amoindrir leur valeur puisque cette action implique l’application d’un chiffre à chaque homme et femme. Ceci est contraire à la vision biblique: le chiffre efface la particularité de chacun qui, s’unissant en chacune des tribus, constitue un seul peuple. L’homme n’est point un numéro mais un être à part entière créé à l’image de Dieu.

Ainsi, le recensement introduit la division du collectif, son morcellement et la brisure de l’unité réalisée en Egypte avec le sacrifice pascal. Le recensement est en principe organisé afin de superviser l’étendue de la mainmise sur un territoire. Le roi David ordonne le recensement d’Israël pour évaluer le nombre de soldats dont il peut disposer (II Sam. 24, 9). C’est alors qu’il «fut saisi de remords après ce dénombrement, et il dit au Seigneur: J’ai gravement péché par ma conduite. Et maintenant, Seigneur, daigne pardonner le méfait de ton serviteur, car j’ai agi bien follement!» (II Sam. 24, 10). César Auguste organise un recensement de tout le monde qu’il gouverne. Quirinius, le gouverneur romain en poste en Syrie (6-12 de notre ère) l’organise en son nom, et la province de Judée entre dans sa juridiction pour ce recensement (Lc. 2, 1-3). Le recensement est donc synonyme d’assujettissement à un pouvoir extérieur. En tant que tel, il est en général prohibé dans la Bible.

La contribution du demi-sicle sert à «racheter» («כֹּפֶר נַפְשׁוֹ», «rachat de son âme») celui qui le donne. La conscience de ne constituer qu’une partie de l’Unité du peuple destine l’homme à se rapprocher de son semblable.

2 – Egalité sociale entre Fils d’Israël

En tant que peuple, chacun des Hébreux offrant la même valeur (un demi-sicle, מַחֲצִית הַשֶּׁקֶל, «Ma’hatsit Ha-Shekel»), indépendamment de sa situation sociale (le riche comme le pauvre, à partir de 20 ans, se doivent d’offrir ni plus ni moins qu’un demi-sicle), ce demi-sicle symbolise le principe d’égalité sociale de tous devant Dieu, devant le Créateur, nécessaire au maintien de l’unité du peuple.  

 «הֶעָשִׁיר לֹא-יַרְבֶּה, וְהַדַּל לֹא יַמְעִיט, מִמַּחֲצִית, הַשָּׁקֶל–לָתֵת אֶת-תְּרוּמַת יְהוָה, לְכַפֵּר עַל-נַפְשֹׁתֵיכֶם» (שמות ל’, ט”ו).

«Le riche ne donnera pas plus, le pauvre ne donnera pas moins que la moitié du sicle, pour acquitter l’impôt de l’Éternel, à l’effet de racheter vos personnes« (Ex. 30, 15).

Le Roi Joas ordonne le prélèvement du demi-sicle (II Chr. 24, 5) pour employer l’argent ainsi recueilli à la restauration du Temple:

«הָיָה עִם-לֵב יוֹאָשׁ, לְחַדֵּשׁ אֶת-בֵּית יְהוָה וַיִּקְבֹּץ, אֶת-הַכֹּהֲנִים וְהַלְוִיִּם, וַיֹּאמֶר לָהֶם צְאוּ לְעָרֵי יְהוּדָה וְקִבְצוּ מִכָּל-יִשְׂרָאֵל כֶּסֶף לְחַזֵּק אֶת-בֵּית אֱלֹהֵיכֶם מִדֵּי שָׁנָה בְּשָׁנָה» (ד”ה ב’, כ”ד, ה’).

»Joas conçut le projet de restaurer la maison du Seigneur. Il réunit prêtres et Lévites et leur dit: Allez visiter les villes de Juda, recueillez de l’argent dans tout Israël, pour réparer la maison de votre Dieu, d’année en année»

Tout homme, riche ou pauvre, offre au Temple la même somme d’argent. Cette base unitaire du demi-sicle évite toute discrimination sociale, qui se doit d’être bannie de l’enceinte sacrée du Tabernacle et du Temple. Le Temple constitue le lieu de Paix par excellence où les différences sociales disparaissent au profit du dialogue et du service rendu à Dieu. Les hommes doivent non seulement atteindre la connaissance supérieure, celle de l’égalité du genre humain, mais aussi l’idée de l’imperfection de notre être qui nécessite la présence de l’autre. Nous ne sommes que la moitié de notre semblable. Un Hébreu offrant un demi-sicle a besoin d’un autre Hébreu pour qu’ensemble, ils offrent un sicle complet. Le demi-sicle enseigne donc l’importance de la complémentarité mutuelle et d’une vie sociale vécue dans l’égalité.

3- Égalité spirituelle entre Fils d’Israël

 «וַיְהִי מְאַת כִּכַּר הַכֶּסֶף  לָצֶקֶת אֵת אַדְנֵי הַקֹּדֶשׁ וְאֵת אַדְנֵי הַפָּרֹכֶת  מְאַת אֲדָנִים לִמְאַת הַכִּכָּר כִּכָּר לָאָדֶן» (שמות ל”ח, כ”ז)

«Or, les cent kikkar d’argent [somme totale obtenue en comptant les demi-sicles] servirent à fondre les socles du sanctuaire et les socles du voile pour les cent socles cent kikkar, un kikkar par socle» (Ex. 38, 27).

Les demi-sicles réunis ensemble par le don des Hébreux permettent de construire les socles des piliers du Tabernacle du Désert, socles sur lesquels reposent les piliers du Tabernacle du Désert qui forment la structure du Tabernacle. De même, le don du demi-sicle constitue symboliquement la base de la structure de la société hébraïque.

Haïm Ouizemann


[1] Le demi-sicle constitue une unité de poids et non pas encore une pièce de monnaie (Gen. 23, 16; Jer. 32, 9). Les premières monnaies, inexistantes à l’ère biblique, feront leur apparition à partir du 8e siècle avant notre ère.

[2]  Un didrachme vaut deux drachmes. Sous le gouvernement romain, les Juifs ne pouvaient pas émettre leur monnaie propre. Ils utilisaient les pièces de Tyr dont l’argent était très pur. Par conséquent, ils étaient obligés de le changer. Contre deux drachmes, on obtenait un demi-sicle.

8 Responses to Le Demi-sicle (ma’hatsit hashekel), égalité et unité d’Israël

  1. cathou says:

    Cet article est très intéressant.

    Je trouve curieux que le recensement, le dénombrement, soit considéré comme une atteinte à l’individu, si l’on prend en considération que dès Cain, la filiation est parfaitement indiquée pour l’éternité.

    Mais d’autre part, ici en France, je ne peux m’empêcher de penser aux difficultés qu’ont les employés municipaux quand un recensement individuel est prévu. Les gens considèrent vraiment ça comme une agression…. Peut être un lointain souvenir d’être compté comme du bétail….

    Le drachme n’est pas la monnaie grecque??? Alors quelle est la monnaie israélienne entre le sicle et le drachme???

    • Haïm says:

      Shalom Cathou!
      Pour le denombrement, oui, c’est ce qui ressort des textes bibliques. C’est mal vu, parce que cela met l’accent sur le pouvoir de l’homme (des rois, par exemple) sur les autres hommes, et cela amoindrit donc le pouvoir de Dieu sur les hommes, ou plutot, le lien particulier entre l’homme et Dieu.
      Pour les drachmes et les didrachmes, en Israel en ce temps-la comme aujourd’hui, plusieurs monnaies faisaient l’objet de transactions, vu que les pelerins de tous les temps venaient de differents pays. Dans le Pays meme, la monnaie utilisee par les Hebreux tant qu’ils etaient independants etait le sicle (shekel, comme aujourd’hui). Puis est venue l’occupation grecque, puis romaine, et avec elle, l’interdiction de frapper une monnaie, symbole de l’Independance. Donc, le Talmud nous apprend qu’a cette epoque, au lieu du demi-sicle hebreu, on employait au Temple la monnaie syrienne de Tyr, consideree comme contenant l’argent le plus pur. Donc, quand il arrivait au Temple, tout pelerin devait changer sa monnaie, qu’il vienne du Pays ou bien qu’il vienne de l’etranger. C’est ce qui explique que Jesus s’enerve contre les nombreux changeurs de monnaie… L’argent en cours en ce temps-la etait apparemment aussi bien la monnaie grecque que la monnaie romaine. Il faut un didrachme = 2 drachmes pour faire 1/2 shekel.
      M. ;-)

  2. Aurélien says:

    Merci pour cet éclairage intéressant.
    J’avais noté, en suivant mes lectures de la Bible, que le mois d’Adar était le 12ème mois (Esth.3v7-13 et 9v1)j’ai ensuite consulté un article sur wikipédia qui m’indique que le mois d’Adar est le sixième mois du calendrier hébraïque et vous précisez de votre côté que le mois d’Adar est en fait le onzième mois du calendrier.???
    Pouvez-vous m’éclairer?

    • Haïm says:

      Shalom Aurelien,
      Merci pour votre commentaire.
      Effectivement, le mois d’Adar est bien le 12e mois de l’annee, compte depuis le mois de Nissan, 1er mois de l’annee biblique.
      Sur Wikipedia, on peut trouver un explicatif des differents debuts de l’annee dans le calendrier hebraique:
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Calendrier_h%C3%A9bra%C3%AFque#D.C3.A9but.28s.29_de_l.E2.80.99ann.C3.A9e
      Le mois d’Adar est le 6e mois du calendrier hebraique, quand le debut de l’annee comence au mois de Tishrei, selon la tradition rabbinique qui a encore cours en Israel de nos jours. Cependant, on compte les mois a partir du mois de Nissan, le 1er mois de l’annee dans la Bible. Iyar le 2e mois, ainsi de suite…
      Pour calculer l’age des arbres, on compte toujours depuis le Nouvel an des arbres, Tou bishevat que nous venons de feter…
      Tous ces debuts de mois comptent autant les uns que les autres. et chacun a sa valeur. Mais le plus courant est effectivement le calendrier commencant en Tishrei.

  3. cathou says:

    Je ne m’étais jamais posée la question, mais à lire certaines réponses sur ce site, le calendrier juif semble étrange, en effet. Il doit bien y avoir un raisonnement logique, non??? S.O.S. Haïm…

  4. marie claire says:

    Merci pour ce sujet. Nous en avons justement parlé un peu au cours de la semaine passée. Votre billet nous donne des informations complètes et très intéressantes.
    J’avais été interpellée dans la lecture d’Exode 30.15, que chacun devait donner la même somme pour son rachat, chacun est égal devant D.ieu et ne peut se faire valoir si il est riche.
    Merci d’avoir relié cette mitsva à l’histoire de Yeshoua. Il suivait bien les lois de la Thora !

    Bien à vous,
    Mcl

    • Haïm says:

      Marie Claire shalom,
      Merci a vous. Au plaisir de vous lire.Jesus etait, en effet, un rabbi qui suivait scrupuleusement la Thora et l’enseignement des Sages d’Israel.
      Benedictions a vous et a tous les votres,
      Haim O.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>