Moïse, le Prophète de la Justice

 Le 25 mars 2013 au soir, le peuple d’Israël fêtera Pessa’h[1] commémorant la Sortie d’Egypte, la «maison d’esclaves» (בֵּית עֲבָדִים «Beit Avadim»). Sous la conduite de la figure emblématique de Moïse, le Prophète des prophètes, les Fils d’Israël vont vivre enfin l’expérience de la Liberté. Le  parcours de ce Prophète hors du commun s’étend à partir du Livre de l’Exode jusqu’au Livre du Deutéronome. Aucun autre personnage que Moïse, l’archétype des prophètes d’Israël, ne peut prétendre jouir d’une telle présence dans le TaNa’Kh (Bible).

Pourquoi Dieu choisit-il Moïse comme sauveur d’Israël, celui qui deviendra le symbole de la naissance de la nation hébraïque et, pour les Nations, de la Liberté retrouvée?

Alors que le Livre de la Genèse («Bereshit» בְּרֵאשִׁית) s’ouvre sur un fratricide, le premier crime de l’histoire humaine perpétré par Caïn sur son frère unique Abel, le Livre de L’Exode (Shemot- שְׁמוֹת) nous présente le personnage de Moïse qui, au détriment des honneurs dus à son rang de Prince d’Egypte, s’élance sans hésitation aucune vers ses frères, les Fils d’Israël condamnés à tout jamais à porter en Egypte le lourd fardeau de leur aliénante condition d’esclaves.

A la question rhétorique de Dieu:

«אֵי הֶבֶל אָחִיךָ» (בראשית ד’, ט’).

«Où est Abel ton frère?» (Gen. 4, 9),

Caïn répond:

«לֹא יָדַעְתִּי הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי» (שם).

«Je ne sais; suis-je le gardien de mon frère?» (Gen. 4, 9).

Face à cette indifférence d’ordre éthique et à l’accusation de Caïn renvoyée à Dieu selon laquelle il n’aurait pas empêché le crime d’Abel, Moïse s’avère être l’antithèse totale de Caïn. En effet, Moïse, par son geste de déférence, répond à l’interrogation divine face à laquelle Caïn croit bon de fuir:

»וַיְהִי בַּיָּמִים הָהֵם  וַיִּגְדַּל מֹשֶׁה וַיֵּצֵא אֶל-אֶחָיו וַיַּרְא בְּסִבְלֹתָם» (שמות ב’, י”א)

«Or, en ce temps-là, Moïse, ayant grandi, alla parmi ses frères et fut témoin de leurs souffrances» (Ex. 2, 11).

Moïse témoigne de sa responsabilité personnelle à l’égard des siens et ainsi restitue l’image de Dieu en l’homme. Cette image de Dieu transparaît dès le début de son histoire qui s’ouvre sur un message d’espoir. Sa naissance est mise sous le signe de la Bonté:

«וַתַּהַר הָאִשָּׁה  וַתֵּלֶד בֵּן  וַתֵּרֶא אֹתוֹ כִּי טוֹב הוּא» (שמות ב’, ב’).

«La femme conçut et enfanta un fils (Moïse). Elle considéra qu’il était bon»  (Ex. 2, 2).

Les Sages d’Israël font concorder l’état de perfection morale de Moïse lors de sa naissance: «Il était bon» ( («כִּי טוֹב הוּא»à la lumière du jour-un (premier jour de la Création):

«וַיַּרְא אֱלֹהִים אֶת-הָאוֹר, כִּי-טוֹב… וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לָאוֹר יוֹם וְלַחֹשֶׁךְ קָרָא לָיְלָה וַיְהִי-עֶרֶב וַיְהִי-בֹקֶר יוֹם אֶחָד» (בראשית א’, ד’-ו’);

 «Dieu considéra que la lumière était bonne… Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres, il les appela Nuit. Il fut soir, il fut matin, un jour» (Gen. 1, 4-6);

…lumière éclatante mais douce, lumière toute spirituelle emplissant l’univers, s’opposant à la lumière matérielle créée au quatrième jour de la Création (Gen. 1, 16). Cette puissante lumière inscrite en son âme, Moïse annonce qu’il montera sur le Mont Sinaï y chercher les deux Tables de l’Alliance, «lumière d’Israël et des Nations»:

«וְהָיָה בַּיּוֹם הַהוּא לֹא יִהְיֶה אוֹר יְקָרוֹת יקפאון (וְקִפָּאוֹן) וְהָיָה יוֹם אֶחָד  הוּא יִוָּדַע לַיהוָה לֹא יוֹם וְלֹא-לָיְלָה וְהָיָה לְעֵת עֶרֶב  יִהְיֶה-אוֹר» (זכריה י”ד, ו’-ז’).

«Or, à cette époque, ce ne sera plus une lumière rare et terne. Ce sera un jour unique. Dieu seul le connaît où il ne fera ni jour, ni nuit; et c’est au moment du soir que paraîtra la lumière». (Zac. 14, 6-7).

Nous retrouvons dans ce verset du prophète Zacharie, l’expression«יוֹם אֶחָד»  qui apparaît dès Genèse 1, 5. Il s’agit non point du premier jour de la Création mais d’un jour-Un marquant le retour d’une ère idéale d’unification qui prévalut au début de la Monde, d’un temps où tous les hommes reconnaîtront le Dieu-Un (Zacharie 14, 9) et s’uniront en un seul corps (Sophonie 3, 9).

Cette lumière ultime est celle de la Tora et de son message éthique qui éclairera la face du monde:

«כִּי נֵר מִצְוָה וְתוֹרָה אוֹר… » (משלי ו’, כ”ג).

«Car l’injonction divine est un flambeau, la Thora (L’Enseignement divin, la Parole de Dieu) une lumière… » (Prov. 6, 23).

Le terme «obscurité», le neuvième fléau s’abattant sur l’Egypte, exprime et révèle la cécité morale et l’indifférence à l’égard d’autrui. Il vient en contradiction flagrante avec la Lumière de la Thora qui éclaire Israël et le monde.

De plus, les Sages font remarquer que, toutes les fois où l’expression כִּי טוֹב est omise, nous devons comprendre qu’il s’agit ou bien d’un processus de division (Gen. 1, 6-7-8) ou bien de la création d’un espace de liberté, d’autonomie visant à responsabiliser l’homme. En effet, l’expression «car il est bon» est absente lors de la Création de  l’Homme au sixième jour. Pourquoi une telle lacune pour l’homme, la créature par excellence, la «couronne de la Création»? La vision biblique enseigne que ce sera à l’homme de conquérir le sceau de la perfection morale par l’action, par son choix délibéré d’être bon, d’opter pour le Bien. Or Moïse prouve tout au long de son parcours qu’il porte la lumière de Dieu en montrant que la Justice (Tsedek) associée à l’Amour gratuit (Hesed), l’emportent nécessairement sur la dictature et les potentats avides de pouvoir absolu.

Le dévouement de Moïse est absolu, sans appel et sans discrimination: ses frères ne sont pas uniquement ses frères de sang comme l’on serait naturellement tenté de le croire. Certes, Moïse intervient à deux reprises (Ex. 2, 12-13) en faveur de ses propres frères hébreux en Egypte mais il va élargir la sphère de fraternité à l’humanité entière comme en témoigne la source biblique:

«וַיָּקָם מֹשֶׁה וַיּוֹשִׁעָן וַיַּשְׁקְ אֶת-צֹאנָם» (שמות ב’, י”ז).

«Moïse se leva, prit leur défense (des filles de Yitro) et abreuva leur bétail » (Ex. 2, 17).

Moïse est donc digne du choix de l’Eternel non point grâce aux faveurs qui furent prodiguées à sa naissance mais en vertu de son total dévouement en faveur de l’humilié et le courage d’affronter le règne de l’iniquité dans l’Empire Pharaonique. Cette Justice se fonde sur l’héritage d’Abraham, le père de toutes les Nations :

«חָלִלָה לְּךָ מֵעֲשֹׂת כַּדָּבָר הַזֶּה לְהָמִית צַדִּיק עִם-רָשָׁע  וְהָיָה כַצַּדִּיק כָּרָשָׁע חָלִלָה לָּךְ הֲשֹׁפֵט כָּל-הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט» (בראשית י”ח, כ”ה).

«Loin de toi d’agir ainsi, de frapper l’innocent avec le coupable, les traitant tous deux de même façon! Loin de toi! Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique?» (Gen. 18, 25).

Moïse, par son œuvre de libérateur, renverse d’une certaine manière les rôles. Il se révèle être le père de la première révolution sociale. En effet, alors que Caïn nie sa responsabilité face à l’autre en reportant l’accusation du fratricide sur Dieu, Moïse, à la suite d’Abraham, interpelle le Dieu des hommes en l’exhortant instamment de n’oublier aucune de ses créatures (Ex. 33, 1- 34, 10).

Haïm Ouizemann

Haimo@eteachergroup.com


[1] Le 14 Nissan: Ex, 12, 18.

4 Responses to Moïse, le Prophète de la Justice

  1. cathou says:

    Ah Moïse!!!
    Quand tu le dis “Prince d’Egypte”, je ne suis pas tout à fait d’accord, Haïm.
    Quelque soit la manière réelle dont il arrive, presque nouveau né, à la cour de Pharaon, il est indéniable qu’il y est compagnon de jeux et d’études des fils de Pharaon, des princes et des hauts dignitaires égyptiens. Il a une éducation princière, oui. Sans doute aussi est-il ami avec tous ces enfants avec qui il grandit.

    Mais hébreu il l’est, et le reste, aux yeux de la cour et de Pharaon. Un prince égyptien n’aurait jamais été contraint de fuir son pays après avoir tué un égyptien.

    Le texte, du moins en français, dit un égyptien sans aucune indication de qualité. On peut donc en déduire que cet égyptien n’avait aucun grade, un simple homme qui en brutalise un autre. Donc si un prince égyptien tue un homme du peuple égyptien, ça n’aurait eu de réelle incidence, au pire on le punit d’un procès et de quelques jours de prison dorée.
    Mais c’est un hébreu, un étranger en terre d’Egypte, qui tue un égyptien. Avec ce meurtre, il est aussitôt remis à sa place.
    Ce qui signifie que malgré son éducation, ses relations d’amitiés, il sait depuis longtemps, qu’au fond il n’est rien, à la cours de Pharaon.
    Il a appris bien des choses durant ce temps: qu’il est hébreu, la grandeur, les connaissances et l’humilité.

    Ah oui, d’accord, je me demandais pourquoi, à la naissance de Moïse, sa mère le trouvait “bon”. Quelle réflexion étrange. Au fond, là aussi une preuve que le récit fut écrit plus tard.

    Oui, évidemment, Abel et Caïn, nous rappelle notre condition humaine d’imperfection.
    Adam et Eve nous dévoilent que nous sommes désirs; Abel et Caîn nous montrent que tout désir non maîtrisé nous conduira indubitablement au meurtre, à la violence, à la destruction non constructive.

    Moïse, c’est vraiment le peuple d’ Israël qui se construit. C’est une étape nouvelle.

  2. [...] les prophètes d’Israël, sur l’exemple du Patriarche Abraham, s’insurgent contre le déni de justice, vont agir [...]

  3. [...] contraire de Caïn, l’homme qui a choisi de s’éloigner de Dieu, Moïse, le Prophète des prophètes, jouit du privilège de côtoyer Dieu, le voir et lui parler sans [...]

  4. alla boniface says:

    je veux apprendre l’hébreu pour être plus fidèle dans la compréhension de la parole de Dieu.Moïse est mon modèle de serviteur fidèle et dévoué

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